Le temple, hiver 356 av. J.-C.
Allongée sur son lit, Dérae brisa les chaînes qui liaient son esprit à sa chair pour s’envoler dans l’azur du firmament. Au loin, les nuages se regroupaient ; ils annonçaient un orage mais là où elle se trouvait il faisait encore beau. Les mouettes du bord de mer volaient tout autour de la forme invisible de la prêtresse, à qui leur liberté mit du baume au cœur.
Elle traversa rapidement la mer et la presqu’île fourchue constituant la Chalcidique pour aller rejoindre à Pella l’homme que les Parques lui avaient volé. Elle le trouva dans la salle du trône de Philippe… et regretta aussitôt de n’avoir pas choisi un autre jour pour accomplir ce voyage. Car il se tenait au côté d’Olympias.
Le chagrin qui s’abattit sur Dérae lui fit l’effet d’un coup de poing au plexus.
Olympias, la mère du Dieu Noir !
La mère du fils de Parménion…
Un subit accès de haine menaça de submerger la prêtresse et sa vision se voila.
Aidez-moi, seigneur de l’harmonie, implora-t-elle.
Elle vit Olympias avancer vers les bras ouverts de Philippe, perçut la jalousie qui s’imprima momentanément sur les traits de Parménion.
« Quel mal t’avons-nous fait, mon amour ? » murmura-t-elle.
Les années qu’elle avait passées au côté de Tamis lui revinrent en mémoire. Ensemble, elles avaient combattu la venue du Dieu Noir. Selon la vieille prophétesse, Parménion était l’épée de la Source, le seul homme pouvant empêcher Kadmilos de s’incarner. Comme elles avaient pu se montrer vaniteuses… et stupides. Agissant en secret, Tamis avait manipulé la destinée de Parménion pour faire de lui un combattant tel que le monde civilisé n’en avait jamais connu : un guerrier, un tueur, et surtout un stratège inégalé. Tout cela pour qu’il réduise à néant les plans du Dieu Noir. Et c’était l’inverse qui s’était produit-La colère de Dérae enfla encore. L’espace d’un instant, elle fut prise d’une envie folle d’user de ses pouvoirs pour tuer l’enfant dans le ventre de sa mère. Effrayée par sa réaction, elle s’enfuit en direction du temple.
Là, sa fureur se transforma en tristesse quand elle vit son corps aux traits ridés et aux cheveux parsemés de fils d’argent. Autrefois, elle avait été aussi belle qu’Olympias et Parménion l’avait aimée. Mais ce temps était bel et bien révolu. Oui, songea-t-elle. S’il pouvait te voir aujourd’hui, il se détournerait de toi pour aller connaître le bonheur dans les bras de femmes plus jeunes, comme Olympias.
Réintégrant son enveloppe charnelle, elle dormit pendant deux bonnes heures, et c’est finalement Leucion qui la réveilla.
« Je t’ai préparé un bain, lui dit-il. Et j’ai acheté trois nouvelles robes pour toi au marché.
— Je n’ai pas besoin de robes, et je n’ai pas d’argent.
— Tes vêtements sont tous usés jusqu’à la corde, Dérae. Tu commences à avoir l’air d’une mendiante. Quant à moi, j’ai de quoi payer. »
Elle fut tentée de lui reprocher sa dépense inutile, puis décida de n’en rien faire. Leucion était venu la servir de son plein gré. Il ne demandait rien en retour.
« Pourquoi restes-tu ? lui demanda-t-elle alors que sa vision spirituelle lui permettait de voir les traits sévères de l’homme.
— Parce que je t’aime. Tu le sais, je te l’ai assez répété.
— C’est ma vanité qui me pousse à toujours te poser la même question. Mais je me sens coupable, car nous n’aurons jamais plus qu’aujourd’hui. Nous sommes frère et sœur, et nous le resterons.
— C’est déjà plus que je ne mérite. » Elle lui caressa la joue de l’index.
« Non, tu mérites bien plus, l’assura-t-elle. Cesse de penser à notre première rencontre. Ce n’était pas toi, Leucion. Il existe en ce monde des forces qui nous manipulent puis nous rejettent quand elles n’ont plus besoin de nous. Tu étais possédé.
— Je sais, répondit le soldat aux cheveux gris. J’ai étudié les mystères, moi aussi. Mais le ténébreux ne peut que se nourrir de ce qui existe déjà. J’ai failli te violer, Dérae, et je t’aurais tuée. Je ne savais pas que mon âme recelait tant de noirceur.
— Tais-toi ! Chacun de nous a en soi sa part d’ombre et sa part de lumière. Pour toi, c’est cette dernière qui a fini par l’emporter. Sois-en fier. Tu m’as sauvé la vie et tu es le seul ami qu’il me reste. »
Leucion soupira et se força à sourire.
« Je saurai m’en satisfaire », fit-il.
Sur ce mensonge, il alluma un feu et Dérae s’assit à côté, perdue dans ses pensées. Son regard spirituel suivait machinalement la danse des flammes.
« J’ai besoin d’aide, murmura-t-elle. Où es-tu, Tamis ? »
L’intensité du brasier augmenta subitement et les langues de feu se déformèrent pour constituer un visage de femme. Dérae leva instinctivement les mains et une douce lumière l’entoura d’une aura protectrice.
« Tu n’as nul besoin de te défendre contre moi, lui apprit le visage désincarné. Et il ne t’est plus possible d’appeler Tamis. Je suis Cassandre. »
Les traits gagnèrent en netteté. Sans relâcher totalement sa garde, Dérae mit un terme à son sortilège.
« Tu es la prêtresse de Troie ? s’enquit-elle.
— Je l’étais, il y a bien longtemps, confirma Cassandre. J’ai prévenu Tamis que la voie qu’elle avait choisie était pure folie, mais elle a refusé de m’écouter. Quand Parménion et Olympias ont conçu le Dieu Noir, elle a succombé au désespoir. Son âme est désormais perdue, fragmentée comme un clair de lune à la surface de l’eau.
— Ne peux-tu point l’aider ?
— Non. Même si tous les autres l’ont pardonnée, elle se refuse l’absolution. Peut-être finira-t-elle un jour par retrouver la lumière, mais j’en doute. Et toi, jeune Spartiate ? En quoi puis-je t’aider ?
— Dis-moi comment combattre le mal qui se profile à l’horizon.
— De mon vivant, j’avais pour don – encore que ce terme ne me paraisse guère approprié – de toujours dire la vérité, mais de ne jamais être crue. Tamis s’est laissé corrompre par son orgueil. Elle a fini par se convaincre qu’elle seule pouvait vaincre Kadmilos. Mais la vanité n’est pas un cadeau de la Source. En t’enseignant les mystères, Tamis t’a transmis son plus gros défaut. Je te conseille de ne rien faire. Continue de guérir, d’aider ceux qui souffrent et de les aimer.
— Je ne peux pas, avoua Dérae. Je suis tout aussi fautive que Tamis. Il faut au moins que j’essaye de réparer mon crime.
— Je sais, répondit tristement Cassandre. Dans ce cas, sers-toi de ta tête. Tu as vu Aïda et tu connais la malice qui l’habite. Crois-tu qu’elle ne te surveille pas, elle aussi ? Et si elle est prête à tuer un enfant, ne penses-tu pas qu’elle éprouvera encore moins de remords à t’éliminer, toi ?
— Nous nous sommes déjà affrontées par deux fois. Elle n’est pas assez forte pour me vaincre.
— L’orgueil, encore et toujours, rétorqua le visage de flammes. Mais Aïda dispose de nombreux serviteurs et peut faire appel à des esprits, ou des démons, si tu préfères. Eux sont suffisamment puissants pour venir à bout de toi, tu peux me croire, Dérae. »
Les craintes de la prêtresse renaquirent de leurs cendres et un frisson lui parcourut l’échine. « Que puis-je faire ? Chuchota-t-elle.
— Ce qui est à la portée de tous : combattre et prier. Mais si tu choisis l’affrontement, Aïda l’emporta forcément. Car, pour vaincre, tu devras tuer, et tu seras alors corrompue par les ténèbres.
— Mais alors, je dois la laisser m’éliminer ?
— Ce n’est pas ce que j’ai dit. La guerre qui oppose l’ombre à la lumière est extrêmement complexe. Fais confiance à ton instinct, Dérae. Mais je t’ai conseillé de te servir de ta tête. Pense à ce qu’Aïda doit faire pour que son rêve se réalise. Il est encore un adversaire dont elle doit se débarrasser.
— Parménion ?
— Cette fois, c’est la voix de l’amour que j’entends, répondit Cassandre. Non, pas Parménion. Qui est l’ennemi suprême, Dérae ?
— Je ne sais pas. Combien d’hommes et de femmes y a-t-il au monde ? Il m’est impossible de les voir tous et de connaître leur avenir.
— Pense à une forteresse imprenable. Ses murailles sont trop hautes pour qu’il soit possible de les escalader. Où as-tu intérêt à te trouver pour t’en emparer ?
— À l’intérieur.
— Bien. Et maintenant, réfléchis…
— L’enfant ! s’exclama Dérae.
— L’enfant tant attendu, oui, confirma le visage désincarné. Deux âmes pour un seul corps, l’ombre et la lumière. Tant que l’esprit du garçon vivra, Kadmilos ne pourra jamais totalement s’imposer. Il existe un oiseau qui ne bâtit jamais le moindre nid. Il pond ses œufs dans celui des autres. Quand son rejeton vient à la vie, il est plus gros que les autres et il les pousse du nid l’un après l’autre pour qu’ils aillent s’écraser au sol. Il continue de la sorte jusqu’à ce qu’il ne reste plus que lui.
— Et Kadmilos va chasser l’âme de l’enfant ? Mais où ira-t-elle ? Comment puis-je la protéger ?
— Tu ne le peux, ma chère, car tu n’es pas liée à elle. Quand l’heure de la naissance approchera, l’âme de l’enfant sera rejetée dans le sous-monde, Hadès. Là, elle brûlera d’un feu ardent, mais pour un temps seulement.
— Et après ?
— Son éclat attirera les créatures maléfiques, qui la détruiront.
— Il doit bien y avoir le moyen d’empêcher cela ! s’indigna Dérae en se levant. Je ne puis croire que tout va se finir ainsi. »
Luttant pour conserver son calme, elle se rendit jusqu’à la fenêtre pour sentir la caresse de la brise sur son visage. Enfin, elle se retourna.
« Tu dis que je ne suis pas liée à l’enfant. Qui l’est ?
— Qui d’autre que son père, ma chère ?
— Et comment Parménion peut-il se rendre dans le sous-monde ?
— En mourant, Dérae. »